Professeur BITONDO Dieudonné est formateur, chercheur et consultant dans le domaine du développement durable. Il est Chef de Département du Génie de la Qualité, Hygiène, Sécurité et de l’Environnement Industriel (QHSEI) de l’École Nationale Supérieure Polytechnique de Douala (Université de Douala). En tant que Secrétaire Exécutif de l’Association Camerounaise pour l’Évaluation Environnementale (ACAMEE) », il nous donne sont point de vue sur l’exploitation de la forêt d’Ebo’o.

Exodus Banen : La forêt d’EBO a été au centre de l’actualité l’année dernière. Un premier décret du premier ministre l’a classée, suivi quelques jours plus tard par un second décret retirant le premier. En tant qu’expert pourquoi une telle volte-face ?

Pr Bitondo : Je ne voudrais pas commenter cette posture du gouvernement. Je note comme vous que c’est une question qui a fait débat. Qui a mobilisé plusieurs acteurs au Cameroun comme dans sa diaspora. En général, une telle ambiance amène à regarder certains dossiers de beaucoup plus prêt et si on se rend compte qu’il y a des choses qui clochent, on peut décider de prendre le recul nécessaire. Je me dis en tout cas que le gouvernement a eu de bonnes raisons de retirer ce décret.

Exodus Banen : Une grande partie de la communauté banen estime que classer cette forêt dans le domaine privé de l’Etat, reviendrait tout simplement à perdre l’espoir de reconstruire leurs villages. Où est la réalité ? Peut-il y avoir une Unité Forestière d’Aménagement (UFA) sans classement dans le domaine privé de l’Etat ? quelles en sont les conséquences ?

Pr Bitondo : En effet, la création d’une UFA est toujours accompagnée d’un acte de classement. Ce sont des forêts domaniales qui relèvent du domaine privé de l’Etat (Article 26 (1) de la loi forestière de 1994). Chaque forêt domaniale est dotée d’un plan d’aménagement qui définit les objectifs et règles de gestion de ladite forêt, les moyens à mettre en œuvre pour atteindre ces objectifs ainsi que les conditions d’exercice des droits d’usage par les populations locales conformément aux indications de son acte de classement.

le classement d’une forêt ne se fait pas n’importe comment. Il suit un processus qui intègre plusieurs concertations avec les riverains pour prendre en compte au mieux leurs doléances.

J’attire votre attention sur le fait que le classement d’une forêt ne se fait pas n’importe comment. Il suit un processus qui intègre plusieurs concertations avec les riverains pour prendre en compte au mieux leurs doléances.  Les limites d’une forêt classée doivent tenir compte de la nécessité de laisser suffisamment d’espace pour les besoins des riverains. L’exploitation d’une UFA par exemple se fera suivant un cahier de charge négocié entre l’Etat et l’Exploitant mais qui inclut des actions à mener en faveur des riverains. Ainsi il peut y avoir un certain nombre de réalisation socioéconomiques et même des redevances qui bénéficient aux riverains du fait de l’exploitation. C’est donc qu’il est reconnu qu’il faille verser une certaine compensation aux riverains du fait des restrictions qu’imposent l’exploitation de « leur forêt ». Dans l’absolu et selon la qualité de la gouvernance qui entoure le processus, le classement d’une forêt peut se traduire par le développement socioéconomique des riverains. Vous me direz peut-être que la condition « qualité de la gouvernance » pourrait paraître rédhibitoire dans notre contexte… Mais que peut-on en réalité sans bonne gouvernance ?

Exodus Banen : Entre les populations qui veulent aujourd’hui réhabiliter leurs anciens villages, l’exploitation forestière, et la préservation de la biodiversité quel pourrait être aujourd’hui la solution pour la forêt d’EBO ?

Pr Bitondo : Nous sommes en plein dans toute la problématique et la complexité de gestion durable des ressources naturelles. Il est reconnu le droit des populations de disposer de leurs ressources, mais il est requis, du fait de plusieurs engagements internationaux du Cameroun et même du cadre juridique national, que cela se fasse en respectant les principes du développement durable. En effet dans le cas de la forêt d’EBO : le pays est en droit de compter sur les recettes forestières comme source de revenus y compris de devises étrangères ; les populations ont le droit de vouloir jouir de « leur forêt » ; il est aussi reconnu que cette forêt abrite une riche biodiversité ; etc. Voilà pourquoi, le principe de participation est sacré. Il voudrait que les décisions soient prises avec la participation effective de toutes les parties prenantes sur la base d’une analyse multicritère pour que les trois piliers du développement durable (Economie, Ecologie, Sociale) soient intégrés au mieux.

Il ne faut surtout pas oublier que la préservation des Ecosystèmes et du patrimoine peut aussi rapporter gros en vertu, par exemple, du principe Accès et partage des avantages découlant de l’utilisation des ressources génétiques et des connaissances traditionnelles associées (APA)

Vous savez ? Avant le classement de la forêt d’EBO en UFA, il était question de son classement plutôt comme aire protégée. Dans ce contexte on aurait pu imaginer que le classement en réserve ou Parc soit accompagné d’une cogestion effective impliquant les communautés locales. Ce qui aurait aidé à protéger le patrimoine, et aussi le valoriser pour l’intérêt de tous à travers un mécanisme clair de redistribution des bénéfices. Il ne faut surtout pas oublier que la préservation des Ecosystèmes et du patrimoine peut aussi rapporter gros en vertu, par exemple, du principe Accès et partage des avantages découlant de l’utilisation des ressources génétiques et des connaissances traditionnelles associées (APA). Pour prendre un exemple trivial, imaginez qu’on découvre qu’il y a dans cette forêt une plante médicinale permettant de guérir une maladie rare. La bonne gestion des revenus issus de son exploitation pourrait induire le développement socio-économique de toute la localité. Des exemples existent où le développement des localités entières est adossé sur l’exploitation d’une ressource biologique.

Comme professionnel de l’Evaluation Environnementale et Sociale, ce que je pourrais dire c’est que nous sommes là en face d’une belle opportunité pour véritablement poser les bases d’un aménagement concerté et durable de cette localité. Pour cela il faudrait que tous les acteurs concernés acceptent de jouer franc jeu sur la base des données biophysiques et socioéconomiques fiables et au meilleur des mécanismes et connaissances traditionnels et modernes existants.

Propos recueillis par Exodus Banen