C’est un Ifeyi, (noble) né en pleine forêt d’Ebo’o, dans un camp de regroupement post-maquis appelé Massouang à près de 140 km de Douala la capitale économique du Cameroun. Il fait ses études primaires à Iboti, enjambe le secondaire à Yabassi et à Douala, puis il va suivre un cursus universitaire général en Economie à l’université de Yaoundé avant d’amorcer une spécialisation en comptabilité couronnée par le Diplôme d’Expertise Comptable de l’académie de Paris. Il a une passion pour l’agriculture, le sport et la musique. Aujourd’hui il nous parle des perspectives d’avenir et du peuple Banen.

Exodus Banen : On vous a vu prendre les devants pour présenter un projet baptisé Nifunu. C’est quoi ce projet et qu’estce qu’il en est aujourd’hui?

Emmanuel Difom : Le projet Nifunu (kola, symbole du partage) est le volant économique qui devra accompagner la grande vision d’ »un peuple Banen uni, prospère, vivant sur leurs terres ancestrales ‘’

Le mouvement d’opposition et contre-opposition qui s’est enclenché à suite de la création/annulation de l’UFA dans la forêt d’Ebo’o a été un prétexte à un réveil identitaire du peuple Banen dont on aurait pu craindre à raison qu’il ne se dissolve définitivement dans d’autres cultures plus dynamiques et présentes sur la scène nationale. Le cri de ralliement le plus entendu depuis lors est celui du retour aux sources ; ce cri est certes plus audible aujourd’hui, mais il n’est pas nouveau car plusieurs générations antérieures avaient lancé des mouvements de retour sur les terres ancestrales sans résultat concret. Dans le souci d’éviter la répétition des échecs passés, il nous a semblé primordial de concevoir un modèle économique qui servirait d’épine dorsale à un retour durable des Banen à leurs sources.

« Nifunu démarrera avec un noyau de volontaires prêts à sacrifier de leurs temps et ressources pour mettre un terme à une errance qui n’a que trop duré. »

L’objectif du projet Nifunu c’est la mutualisation des moyens matériels et humains dont disposent les filles et fils Banen, d’une manière structurée, intelligible, transparente et participative afin de mettre en mouvement une dynamique de développement socio-économique du territoire Banen qui est aujourd’hui une simple forêt, mais qui va muter en villages et plus tard en villes. Si le rêve américain a pu se réaliser, il ne faut pas attendre de réussir pour entreprendre, si nous voulons que ce rêve se réalise, nous avons l’obligation de nous réveiller et nous mobiliser.

Nifunu valorise toutes les contributions, de telle sorte que ceux qui apportent plus n’apportent rien de trop et inversement, ceux qui apportent peu ne sont pas négligeables. Il assure la garantie des droits de chacun dans la construction commune et leur transmission par voie de cession ou succession. Le montage conceptuel du projet Nifunu permet à l’ensemble de décupler la somme des parties, en d’autres termes, le projet crée une synergie telle que le résultat de l’action commune sera toujours plus grand que la somme des résultats individuels que les uns et les autres obtiendraient en faisant chemin solitaire. Certains voudraient aller vite, alors qu’ils y aillent seuls mais si nous voulons aller loin, nous devons y aller ensemble.

« Dans les prochains mois nous allons approcher certains frères et sœurs afin de former le noyau qui va travailler à la mise en place des différentes structures et au démarrage de leurs activités. »

Le projet s’appuie sur la création d’un fonds d’investissement Banen qui va à son tour mettre en place des véhicules de développement socio-économique : une coopérative agricole pour créer des fermes individuelles et communautaires, une société d’aménagement du territoire Ebo’o et une société de services (transport, formation et placement de main d’œuvre agricole, etc..).

Le montage financier est fait de manière à attirer des investisseurs institutionnels, des partenaires au développement, mobiliser l’accompagnement des pouvoirs publics sans perdre le contrôle et la maîtrise
du programme de développement qui sera piloté par les Banen et pour les Banen. Deux personnes ne peuvent marcher ensemble sans se mettre d’accord : nous avons fait le constat amer du temps et des énergies gaspillés par la communauté à s’invectiver les uns les autres, le silence de cimetière qui suit tout appel à l’action concrète, loin des amphithéâtres virtuels de l’université des réseaux sociaux où l’exhibitionnisme en a aveuglé plus d’un. Nous avons vite fait de comprendre qu’il fallait changer de paradigme.

Ainsi, Nifunu démarrera avec un noyau de volontaires prêts à sacrifier de leurs temps et ressources pour mettre un terme à une errance qui n’a que trop duré. Notre souhait est que beaucoup de frères et sœurs prennent le train en gare afin d’impacter véritablement la marche et la réalisation de la vision d’un peuple Banen uni, prospère, vivant sur leurs terres ancestrales. Dans les prochains mois nous allons approcher certains frères et sœurs afin de former le noyau qui va travailler à la mise en place des différentes structures et au démarrage de leurs activités. A la suite de ce travail, nous communiquerons largement sur les modalités d’adhésion ou de prise de participation dans différentes structures.

 

Exodus Banen : Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez ? Qu’est ce qui fait problème?

« La communauté s’est laissée distraire dans les jérémiades politiques puériles, sacrifiant l’essentiel à l’autel du superfétatoire. Il fallait laisser retomber la température avant de remobiliser autour d’une initiative qui survivra au temps et aux générations »

E. Difom : Lorsque nous avions présenté le projet pour la première fois, nous avions recueilli des manifestations d’intérêt pour l’équivalent de cent millions de francs en deux semaines. Ce qui dénote une impressionnante capacité de notre communauté à mobiliser les fonds. Inversement, le nombre de
participants était faible, moins de dix personnes, ce qui n’est pas acceptable dans le cadre d’une initiative qui se veut communautaire. L’observation nous donne de comprendre que la communauté s’est laissée distraire dans les jérémiades politiques puériles, sacrifiant l’essentiel à l’autel du superfétatoire. Il fallait laisser retomber la température avant de remobiliser autour d’une initiative qui survivra au temps et aux générations : nous sommes pressés, allons-y doucement. Aujourd’hui, nous avons opéré un changement de paradigme et nous pensons que le projet Nifunu est désormais sur selle à travers une approche inductive.

Exodus Banen : Certains pensent que le projet n’est pas réaliste par ce que la communauté ne serait pas capable de mobiliser les financements nécessaires au projet?

E. Difom : Individuellement, les filles et fils Banen réalisent des investissements à vous couper le souffle. J’en connais un qui a investi plus de six cent millions dans une ferme intégrée, et il y en de plus grands. Certains n’ont peut-être pas beaucoup d’argent mais ils savent où aller le chercher. Je pense qu’il faut juste travailler la
volonté de se mettre ensemble (affectio societatis), établir un contrat social basé sur la bonne gouvernance (transparence, rigueur, alternance) et veiller à la viabilité économique du projet. Bien plus, le projet n’a pas la prétention de travailler uniquement avec l’épargne de la communauté. Nous ferons jouer l’effet de levier financier pour mobiliser des ressources de source externe. Par contre, rappelons qu’avant de tendre la main pour demander, il faut la tendre pour mettre dans la cagnotte : Cela s’appelle l’apport personnel, il montre qu’on croit soi-même à ce qu’on veut faire et cela incite les tiers à y prendre
des risques.

Exodus Banen : Votre projet n’intègre pas l’ouverture d’une route. Comment le réaliser sans la route ?

E. Difom : Il y a quelques décennies, l’économie chinoise était faible, personne ne s’intéressait au mandarin ;
Aujourd’hui les occidentaux étudient cette langue, bien plus, on trouve le mandarin sur les tableaux d’annonces aux aéroports Charles De Gaule, Heathrow, JF Kennedy, etc. Nous devons créer un intérêt économique dans la forêt d’Ebo’o, ensuite les pouvoirs publics ou d’autres partenaires économiques verront la nécessité d’ouvrir des routes. Quand bien même la communauté Banen aurait la fortune des hauts plateaux de l’ouest du Cameroun, je ne leur demanderais pas pour autant de cotiser de l’argent pour ouvrir une route. Je recommanderais toujours de créer un pôle économique (fermes intégrées autosuffisantes), de peupler leur territoire pour forcer la main à l’Etat d’ouvrir des routes et construire les infrastructures sociales. D’ailleurs c’est pour cela que l’Etat reste un partenaire privilégié dans le projet Nifunu.

Exodus Banen  : Entre l’exploitation forestière et la protection de la biodiversité, apparemment la communauté Banen n’a plus de choix.

E. Difom :  Je crois qu’il y a une solution médiane, c’est le projet Nifunu. Lorsque le projet va se déployer, rien ne se fera dans la forêt d’Ebo’o sans tenir grand compte de l’intérêt et des aspirations des Banen. On aura un cahier de charges élaboré de manière consensuelle, prenant en compte les points de vue du peuple profond et arrêté publiquement sans la moindre dissimulation. L’exploitation forestière comme la protection de la biodiversité ne sont pas des menaces, au contraire, elles devront simplement se faire dans l’intérêt des
populations et la communauté organisée au sein de Nifunu pour avoir droit  au chapitre.